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LETTRES Ά GALATIA
Sur Marinetti
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Ma vie ici, comme que je te l'ai décrite. Maintenant, ajoute que j'ai fait la connaissance de beaucoup d'artistes & intellectuels et de philosophes de Naples, et que je commence à pénétrer dans la vie intellectuelle italienne. Je vois souvent le fondateur du futurisme, Marinetti ; l'autre jour, nous sommes allés ensemble à un spectacle futuriste. Il a fait une conférence dans un théâtre, ou plutôt il a essayé, car chaque fois qu'il ouvrait la bouche, des tomates, des pommes de terre pourries et des petits galets de la plage lui pleuvaient dessus. Sous une telle averse, sous les rires et les sifflets, deux de ses petits « drames » ont été joués. Le 1er. 1) Une Madone en carton sur le mur, une table prête à s'écrouler, et un seau plein d'ordures. Arrive une femme, elle tient un manuscrit et lit une prière à la Madonna (impossible d'entendre ce qu'elle disait, avec les sifflets et les rires de la foule) ; tout de suite après, arrive un soldat à qui il manque un bras, de sa main valide il fouille dans les ordures, il trouve une main en argent, il l`accroche à la figure de la Madone sans dire un mot et il s'en va. Tout de suite après arrive un gros acteur, il s'incline pour saluer, dit « Amen » et le rideau tombe. Le 2ème drame. 2) Deux locomotives du Chemin de fer sont amoureuses du chef de gare. Le chef de gare se tient au milieu de la scène et donne un signal ; aussitôt arrivent deux femmes habillées en locomotives (bras et jambes dans des tuyaux gris, le buste comme un chaudron etc.) et elles dansent autour du chef de gare un bon moment, après quoi le rideau tombe. Marinetti est entouré d'une foule de fanatiques, de disciples dévoués, qui ont… de la valeur ! J'ai fait leur connaissance à tous ; peintres, poètes, musiciens, ils sont très intéressants, très supérieurs au chef qui, pour le cerveau et le génie de l'organisation, et pour le physique aussi, ressemble énormément à Matsoukas. Il est millionnaire, il a une femme sympathique, raffinée, c'est un héros et en même temps il est ridicule. Une sorte de Kazazis, de Matsoukas et de Markopoulos. Il m'est absolument antipathique, nous avons eu de violentes discussions, il écumait faute de pouvoir répondre, il est superficiel etc. mais je l'admire de résister aussi héroïquement au ridicule.
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